De la côte Ouest à la côte Est … territoires littéraires à découvrir
Les Belles Étrangères, cette année, sont américaines (USA). Découvrir l’Amérique et ses écrivains, alors que, chaque saison, déferlent sur la France des centaines de traductions d’outre-Atlantique ? La littérature américaine nous semble proche. Or, étrangement, elle reste en partie méconnue, masquée par cette impression de familiarité. C’est aussi que les Etats-Unis d’Amérique forment un immense pays composé de territoires nombreux et d’autant de paysages.
C’est cette notion de territoire, entendue du point de vue géographique comme du point de vue de la forme littéraire, qui a guidé le choix des douze écrivains qui, à côté des dix auteurs de fiction, compte cette année pour la première fois, deux auteurs en sciences humaines et sociales qui sont des historiens. De la côte Ouest à la côte Est, romancier, nouvelliste, poète, auteur de BD ou historien, inscrit dans le réel ou dans l’imaginaire, chacun raconte des histoires et dessine un paysage littéraire de l’Amérique encore peu connu.
Charles D’Ambrosio, natif de Seattle a appris dans les ateliers d’écriture la forme brève ou short story. Au terme d’un lent vagabondage, il transforme cette forme de sonate, mélodie douce amère, en une symphonie magistrale aux accents de révolte. John Haskell a grandi à Los Angeles, mais c’est à Chicago qu’il a commencé, sur les planches, comme acteur, et surtout comme dramaturge, avant de venir habiter Brooklyn. De ses monologues sont issues les fictions qu’il écrit aujourd’hui, à la fois vraies et imaginaires, dans ce format « mi-long » qui connaît aujourd’hui une telle vogue outre-Atlantique : « l’essai lyrique ». Des racines, Percival Everett en a, dans le vieux Sud et sa mémoire esclavagiste, mais dès ses vingt ans, il a voulu s’en arracher en prenant la route de l’Ouest : le Wyoming. Plus tard, il s’installe en Californie. Chacun de ses romans, d’un époustouflant brio comique, explore les modes possibles d’une telle évasion. Même tropisme chez Andrew Sean Greer, de la côte Est où il est né et a grandi, il migre, la trentaine venue, vers San Francisco. Il y part à la recherche d’un temps perdu, reconstruisant patiemment à partir d’archives le San Francisco des années 1950, dans la lignée de Fitzgerald et de James. Eleni Sikelianos se remémore le littoral de sa Californie natale dans un grand œuvre poétique, à la fois encyclopédique et lyrique. Ce sera en France, où la traduction a longtemps privilégié la poésie imagiste d’une part et l’imprécation « beat » d’autre part, la découverte de la musicalité d’une voix dans la grande tradition. Forrest Gander vient aussi de Californie, non du littoral mais de Barstow, aux portes du désert mojave, près de la frontière mexicaine. La traversant, il devient traducteur de poésie en langue espagnole. Arpenteur géomètre, c’est dans l’Arkansas que le personnage de son roman vivra sa brève vie sous sa plume concise et envoûtante.
Le territoire de Colson Whitehead est mental autant que sa ville de New York. Il esquive l’assignation à résidence ethnique dans des romans d’un humour féroce qui sont des réflexions graves sur la post-négritude et sur une société qui refuse d’assumer son histoire passée. Ainsi de Jack O’Connell qui, au cœur du Massachusetts, transfigure la ville industrielle de Worcester, aujourd’hui ruinée, dans des romans inclassables, « mélange de thriller, de roman noir, de réflexion philosophique et de cauchemar futuriste, aussi époustouflant qu’un film de David Lynch ». Sans quitter le Massachusetts, c’est à Salem, une des plus anciennes villes américaines qu’est née la benjamine des auteurs, Hannah Tinti. Son premier roman se déroule dans la première moitié du XIXe siècle, dans un orphelinat, et conte avec brio une histoire dans le mode du « gothique provincial » qui, de Hawthorne à Faulkner, est le genre romanesque américain par excellence.
Plusieurs de ces écrivains ont le souci de remonter vers un passé plus ou moins proche ; tous ont l’obsession de la forme ou du format de leurs textes. La littérature américaine est finalement moins sauvage et brute de décoffrage qu’on aime à l’imaginer. Ou alors, l’obsession de la forme sera une manière d’endiguer, de contenir, un chaos sans cesse menaçant. Cette double tendance est poussée à sa limite dans le roman graphique que Matt Madden a intitulé 99 Exercices de style et qui est à la fois une anthologie des variations sur la forme et une visite rétrospective du patrimoine international des comics.
Né à Moscou, Yuri Slezkine est arrivé dans l’ouest américain par un long détour qui l’a conduit du Mozambique au Portugal, puis au Texas et c’est par la littérature qu’il est arrivé à l’Histoire, professeur aujourd’hui à l’U. de Berkeley, Californie. L’essai publié aujourd’hui est le fruit de ce parcours, de ces lectures. C’est une véritable nouveauté, au titre et au thème audacieux : Le siècle juif, analyse les conditions des migrants dans le monde. Enfin, c’est depuis le Nord-Ouest, où il a été proche des Indiens du rivage sud de la baie de San Francisco, que l’historien Richard White, a relu toute l’histoire de la nation américaine, remontant dans l’espace et dans le temps : vers le Haut-Pays autour des Grands Lacs, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le Middle Ground, est devenu un classique de l’historiographie qui remit en cause toute l’interprétation de l’histoire de la nation américaine à sa parution en 1991 aux Etats-Unis et est enfin disponible dans sa version française aujourd’hui.
C’est bien une invitation au voyage, hors des sentiers battus, que ces Belles Étrangères propose au public qui rencontrera ces douze écrivains pendant leur tour de France, du 9 au 21 novembre 2009.









